Il y avait un roi. Une reine. Un valet. Un fou, celui du roi… C’était une partie de carte. Une belote. La traditionnelle partie hebdomadaire que Don livrait avec son grand père contre les jumeaux Melbart. Deux gars d’une trentaine d’années, sans mère, ni père, installés dans le village voisin. Les gardes chasses, élevés à la dure, dans la tradition militaire, planche sous le matelas, levé 5h, sans télé, ni musique et pour seule distraction, la belotte…

Il y avait donc, 4 mecs tripotant les cartes, autour d’une table où les verres ne restaient jamais très longtemps posés, l’un fumant la pipe, un autre le cigare (pour l’occasion), le plus vieux rouspétant sur la donne, tandis que Don s’empiffrait de gâteau apéritif. Un sacré tableau qu’aurait pu signer Cassius Marcellus Coolidge s’il avait peint autre chose que des animaux jouant au poker…

Enfin c’est l’image que Don gardait en tête depuis leur dernière partie. Celle où Riton, son grand père, s’était levé sauvagement, la bouche remplit d’olives fourrées aux anchois, tendant son verre vide de façon menaçante vers l’un des jumeaux, en hurlant, «BOUGRE DE TRICHEUR!». Gale ou Wayne, impossible de savoir, avait en effet un foutu as de cœur dans sa manche. Il jurât que cet as était un reste d’une partie de poker qu’il avait donné dans la même journée mais rien n’y fut, Riton annula la partie que les jumeaux étaient sur le point de gagner. «Mais que viendrait foutre un as de cœur dans une belote ?», se demandait Don. «La meilleure main du jeu réunit le roi et la dame d’atout…», répétait Gale ou Wayne… Bien que tout le monde connaissait Riton comme un mauvais perdant, on n’a jamais vraiment su le pourquoi du comment, et la partie fut reportée.

Peu de gens connaissaient vraiment les jumeaux Melbart. On ne les avait presque pas vu enfant, la faute à un paternel aussi rigide qu’un catho intégriste, et aussi énervé que les rottweiler devant la banque de France. Leur père, ce tyran, avait même fait monter des barreaux aux fenêtres des chambres des deux garçons, pour que les jeunes frangins ne puissent s’aventurer dehors sans sa permission. Il leur avait vendu ça comme une façon de protéger la maison, mais Gale et Wayne, même s’ils n’avaient pas inventé le fil à couper le beurre, savaient que leur père était fou à lier. L’histoire la plus tendre raconterait que le père n’en venu jamais aux mains, néanmoins il fut retrouvé la nuque brisée, étalé au bas de l’escalier principal de sa maison. Des rumeurs ont longuement circulées autour de la mort de leur autocrate de père pour s’étouffer juste quelques mois après, dès la majorité de la fratrie qui finit par récupérer le job de leur père, et s’intégrer gentiment à la communauté. Et puis, après tout, ne dit-on pas que pour honorer un roi, le mieux c’est de lui couper la tête?

Don avait bien commencé la bataille. Il avait assuré près de 90 points sur les 162 possibles dans les plis de la première manche, avait reçu trois clins d’œil d’approbation de son grand père, deux hochements de tête de l’un des jumeaux – impossibles de savoir lequel – une grimace de lèvres tirait vers le bas de l’autre frère, et s’était fait offrir un verre par la serveuse du Café de la Gare, un troquet du bas du village. La partie se jouait à l’extérieur depuis que Riton, lors d’une fin de partie perdue de 2 points, avait explosé la vitrine de son propre bar en y balançant un tabouret…

Don avait particulièrement apprécié l’attention de la petite Fleur, la jeune serveuse. Celle du Café de la Gare. Ça faisait un moment qu’il zieutait les courbes de la jolie blonde. A chaque partie, depuis que les belottes se jouaient ici, il ne cessait de se dire au fond de lui : « cette fois-ci j’y vais ». Il y avait bien longtemps que la belotte ne l’intéressait plus. En même temps, à 18 ans, s’il fallait faire une priorité des cartes, il n’y avait plus d’espoir quant à un jour perdre son pucelage. Même s’il avait toujours été un joueur prometteur, son intérêt était aujourd’hui tout autre. Depuis presque un an, Don ne cessait de penser à la jeune Fleur, les plis de sa jupe sur ses fesses, son teint laiteux, la douceur de ses gestes… Et bien évidemment, comme tous les gosses d’une vingtaine d’années, il n’en pouvait plus de construire et façonner ses fantasmes, à grand renfort de magazines érotiques lascifs et de musiques outrageusement débridées. Ainsi, durant les longues soirées d’hiver, passait en boucle sur sa platine, l’indécent et provocateur, Je t’aime moi non plus du duo Gainsbourg/Birkin. Dans son grand délire d’amoureux obsessionnel, le jeune Don avait même composé plusieurs poèmes des plus vindicatifs quant à ses lubriques intentions. Un soir de belote, il se décida à glisser l’un de ses pamphlets dans la poche de la jeune femme…

Fleur, tes pétales ont conquis mon âme.

Je t’aime quand tu es agrume.

Tu m’aimeras quand tu seras fraise.

C’est précisément le pli de tes vagues

Qui me fait oublier l’amertume de tes humeurs.

Tes caprices t’agitent,

Comme quand on secoue un pommier

Pour en faire tomber ses plus juteuses pommes.

Quand cesseras-tu de m’obliger

A désirer ton jus si sucré ?

Vanille de ma vie

Tes framboises me donnent le melon.

J’aime tes larmes de liqueur,

Qui glisse le long de tes pommes d’amour

Bonbon de mon poireau,

Respire mon amour parfumé.

Apparemment la jeune Fleur avait eu, elle aussi, les mêmes idées, et sans qu’il ne puisse évaluer les conséquences ou estimer le temps qui passa entre le moment où il glissa le poème dans la poche de la fille et celui où il leva les yeux sur elle, il se rendit compte qu’ils étaient tous deux, face à face, dans la réserve du bar. Il y eut dans son esprit comme une brume épaisse qui effaça chacune des heures qui le séparaient d’elle. Cette jolie fleur au parfum encore sucré, même après avoir servi des kilomètres de bières toute la soirée, avait réussi à lui faire oublier cette énième partie de cartes en un battement des cils. Comme il n’entendait plus les ronchonnements de son grand-père, il comprit que la belotte était finie depuis un sacré moment. Son pou s’accéléra quand il su que, dans l’obscurité, là, elle allait à son tour lui conter un joli poème.

Sa première fois se passa dans la réserve donc, avec cette jeune femme qui, elle, n’en était pas à sa première fois. Tendre mais tendu, l’instant ne dura pas mais recommença trois fois de plus, jusqu’à trouver un bon rythme de croisière et laisser entrevoir le plaisir de la jolie blonde à travers des gémissements de plus en plus présents. Ce soir-là, Don ne s’était pas seulement dépucelé, il avait, pour la première fois de sa vie, donné un orgasme à une femme. Enfin, c’est l’impression qu’il en avait eue… Ils passèrent la nuit dans la réserve, entourés des fûts de bières, des cubis de vins de table et de quelques bonnes bouteilles de Cheval Blanc, que le patron s’était mises de côté. Une nuit de peu de sommeil, d’un peu d’amour et de beaucoup de sexe qui lui fit trouver un sens à ces parties de cartes…

Et rebelote chaque soir après les belotes, pendant presque trois mois. Une goinfrerie d’amour, allègrement arrosé de sexe et d’expérimentations corporelles. L’apogée de son adolescence et certains des plus beaux instants du début de sa vie d’homme.

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