Garde fou

A force de piétiner dans sa feuille blanche, James s’aperçu qu’il n’y avait plus de limites. Pourtant, c’est un grand marcheur qui ne craint pas les expéditions farfelues mais de toute évidence – ce jour là – dans sa feuille, il n’y avait rien. Page blanche. Vide. Il sentit qu’une force l’avait quitté. Pour la première fois, il était sans indications, sans directives et même son logeur était devenu mutique.

  • Que faire ? Songea James. Que se passe t-il ? Je n’ai pas souvenir d’avoir connu cet état. Hé Ho ! Il y a quelqu’un ? Même cette phrase projetée vers l’infini n’avait plus d’écho.

Il n’y avait rien d’autre à faire à part attendre. Il resta prostré dans un coin dans l’espoir qu’un événement, un déclic, se produirait. Les minutes, les heures puis les jours passèrent. Il ne sentait ni la soif, ni la faim, ni la fatigue. Il était « là », simplement – mais bêtement – là. Conscient de son immobilisme, il commença par se détester tout en se rappelant à quel point l’inactivité et la position passive lui faisait horreur.

  • Il faut agir ! Pensa t’il tout haut.

Il se leva pour courir jusqu’à l’épuisement mais même cela lui était interdit. Pour ressentir une fatigue il fallait faire un chemin. Trouver un mouvement d’un point A à un point B, voir une évolution, avoir la sensation qu’un décor défile… Malheureusement cette course avait pour seule ligne d’arrivée, la déception. C’est alors qu’une idée lui vint. Puisque cette feuille est sans fin pourquoi ne pas essayer de la briser ? James n’avait pas d’autre option, il devait oublier la fin pour trouver le fond. Sans demander l’autorisation de quitter les lieux, il s’éloigna de plus en plus jusqu’à devenir une petite tâche noire à peine visible. Hypnotisé par la blancheur, il perdit la notion du temps et de l’espace. Il déambulé vers le fond sans trop savoir pourquoi. Soudain, son corps se cogna contre quelque chose. James reprit ses esprits puis tendis la main. Contre toute attente, face à lui, se dressait un mur… Si celui-ci été fait de papier, il aurait compris qu’il s’agissait du fond de sa feuille mais aussi bizarre que cela puisse paraître, ce mur était épais, dure, immense et sans limite.

A ce moment précis, peut de choix s’offrait à lui : pester contre son logeur qui devait être au courant de cette impasse ou découvrir la nature du mur. D’instinct, il opta pour le second choix. Il longea le mur tout en y gardant sa main. La route était longue. Il ne sentait aucune aspérité qui aurait fait son bonheur car il se serait enfin passer quelque chose au cœur du vide. De plus en plus désespéré à l’idée qu’ici – aussi – il n’y avait rien, il songeait à abandonner son but quand tout à coup quelque chose attira son œil. Cette chose était si visible qu’elle en était dérangeante ! C’était une fissure, une toute petite crevasse si sombre qu’elle était aveuglante. James constata qu’elle était profonde.

  • Là, je dois dire que ça devient intéressant ! Dis James, heureux de ne pas avoir perdu son temps.

En se penchant, il n’en voyait pas le fond. Il essaya d’y glisser un doigt mais celui-ci ne passait pas. C’est une chose terrible que de voir un trou sans savoir ce qui se cache derrière. Enervé, James tapote du pied nerveusement et tourne le dos comme un enfant boudeur. Soudain, un bruit, un grattement lui fait tendre l’oreille. Il se retourne vers la fissure comblée par un objet gris pointu et tranchant pointant vers lui. Effrayé, James recule d’un pas.

  • Qui est là ? Dit-il d’une voix tremblante.

Aucune réponse. Aucun mot mais la chose se rétracte puis, violement, s’engouffre à nouveau. La fissure augmente. Encore une fois, la même action se répète. La crevasse s’élargie et devient de plus en plus grande jusqu’à créer une ouverture béante. James pensait sentir de l’air, un souffle mais il contemplait à nouveau le vide et sa splendide noirceur. Soudain, de larges griffes se posent sur les rebords du trou. Un œil immense s’approche à toute vitesse, suspendu par des matières organiques s’apparentant à des chairs ou des nerf. En dessous de cet œil fixe et effrayant se dessine une large bouche affichant un sourire grimaçant et inquiétant. James est pétrifié d’effroi mais il reste curieux. Les griffes se frottent entre elles comme pour déchirer davantage le blanc immaculé de la roche. Tandis que la pupille cherche à poser son regard, elle s’arrête sur James.

  • Bonsoir… Bonjour… Salue. Dis James nerveusement ne sachant trop quoi dire.
  • Répondis l’œil en souriant davantage tout en grinçant des dents.
  • Désolé… Navré d’avoir trituré cette fissure. J’ignorais que quelqu’un était derrière.
  • J’ignorais que quelqu’un était devant le mur.
  • Voyez vous ça. Nous avons un point commun. Dis James sur le ton de l’humour pour calmer sa peur.
  • Votre nom ?
  • James.
  • C’est un jolie non. Vous êtes chanceux.
  • Et vous ?
  • Moi, je n’ai pas votre chance.
  • Même pas un surnom…
  • Non.
  • Bien. James marque un silence.
  • C’est chez vous ? Demande l’œil curieux.
  • Oui et non… enfin oui, c’est ici que je vis mais en ce moment c’est un peu vide.
  • En effet, c’est même très propre.
  • Et chez vous ?
  • Je ne sais pas. Je n’ai jamais vu.
  • C’est embêtant.
  • Non ce qui est ennuyeux c’est que vous êtes d’un côté et moi de l’autre.
  • Comment ça ?
  • Il y a de la distance, un écart. C’est fâcheux. Dis l’œil devenant de plus en plus intriguant et énigmatique.
  • Je n’y vois pas vraiment d’inconvénient, je ne suis pas du genre à m’approcher. Je m’écarte il paraît que ça me rend sympathique. Dis James pour vendre son concept.
  • Vous n’êtes jamais tenté d’aller… ailleurs ?
  • Puisque vous me le proposez, là… non pas vraiment. Je préfère rester de mon côté et que vous restiez du votre.
  • Je vois. Répond l’œil un peu vexé. Comment va le logeur ?
  • Ha. Rétorque James surpris. Vous le connaissez ?
  • Oui.
  • Il ne m’a jamais parlé de vous.
  • Ce n’est pas étonnant.
  • Pour être franc, d’œil à œil, je n’ai pas beaucoup de nouvelles.
  • Surprenant n’est-ce pas ?
  • Vous n’avez pas l’air surpris.
  • Non sinon je ne serais pas là. Si il était là, il n’y aurait pas eu de dégradation.
  • Vous parlez de la fissure, c’est ça ?
  • En quelque sorte, c’est la preuve qu’avec le temps il est devenu moins soigneux.
  • Oui je l’avoue il n’est pas très pro sur le ménage.
  • Nous sommes d’accord.
  • On pourrait même douter qu’il soit encore présent ! Dis James pour en rajouter une couche.
  • Cette sensation n’est pas nouvelle et pourtant, vous et moi sommes divisés, preuve qu’il est bel et bien quelque part et toujours actif à sa manière.
  • Vous avez raison. Il est suffisamment malin pour disparaître mais pas pour me libérer. Pour être franc, je voulais sortir et partir à sa recherche ou l’affoler un tout petit peu mais ce mur me condamne.
  • Oh James ! Ricane l’œil. Sur le fond, quel ignorant vous faite. Laissez moi vous montrer quelque chose.

L’une des griffes va vers le fond dont il est question et brandit un gros verrou dont la serrure est très ancienne. L’œil appui le lourd mécanisme sur le rebord du mur et regarde James avec entrain.

  • J’imagine que vous comprenez. Dis l’œil sûr de lui.
  • Pour ne rien vous cacher, ceci me rend perplexe.
  • Disons qu’en touchant le fond, il va vous faudra la clef.
  • Mais si j’ai la clef, dont j’ignore l’existence, je passerai de vôtre côté. Qu’adviendra t-il de vous ?
  • Je passerai de l’autre côté. Question d’équilibre.
  • Si vous voulez mon avis, vous n’êtes pas trop couleur locale… Dis James en reculant du mur.
  • Est-ce que ce dialogue va durer encore longtemps ! Répondit l’œil énervé tout en ouvrant davantage la fissure.
  • Du calme… Comme je vous l’ai dis : je n’ai pas la clef.
  • Alors cherchez là !
  • Où ! Il n’y a rien ici ! C’est vide, il n’y a plus rien !
  • Ne faite pas l’imbécile, il vous l’a forcément confié !
  • Quoi ? Qui ? Notre logeur ?
  • Evidemment. Dis l’œil comme si l’information était une évidence.

James ne comprend pas. Comment pourrait-il être détenteur d’un objet dont il entend parler pour la première fois ? L’œil gonfle et sa mâchoire acérée écume. James prend conscience que ce regard sans nom ne souhaite qu’une chose : sortir. Pourquoi et dans quel but, il l’ignore mais il ne pressent rien de bon à exaucer le souhait d’un inconnu. Soudain, quatre clefs se dessinent sur le mur. L’œil les repère du premier coup.

  • Vous voyez James ! Quatre clefs, ce n’est pas rien. Anciennes et nouvelles, allez y essayez les.
  • Non.
  • Comment ? Vous reculez si près du but !
  • Le vôtre pas le mien.
  • Oh je comprends. L’œil prend un temps de réflexion. Je vois clair dans votre jeu, vous êtes le garde fou.
  • Le quoi ?
  • Ne faite pas l’innocent. Il vous a créé à son image, j’aurais du m’en douter plus tôt. Maintenant je sais pourquoi vous ignorez le fond.
  • Je commence à comprendre ce qu’il est… Répondis James sur un ton dédaigneux.
  • Vous êtes à mille lieux de pouvoir le définir mais soit, vous êtes le garde fou de ce monde… pour l’instant.
  • Vous pensez m’effrayer. Je suis James ! Je suis celui qui occupe le logement ! Vous, sans nom, où êtes vous ? Avez-vous un lieu où rentrer ? Possédez vous des murs qui vous protège ? Non ! Depuis le début de notre conversation, je ne vois qu’un abysse profond fait de nerfs et de chairs sans corps pour les supporter. Vous n’êtes qu’un simple regard malsain gorgé d’envie, pétrie de rage à l’idée d’être clos, sans territoire à envahir, ni à conquérir. James arrête son monologue conscient qu’une colère s’exprime.
  • Mon cher James. Garde fou tant que vous le pouvez mais sachez que si cette brèche continue à se fissurer, vous disparaitrez.
  • Je n’ai pas l’intention de mourir ici et encore moins d’être tuer.
  • Que suis-je pour vous ?
  • Maintenant je le sais mais je n’ose le dire de peur de m’entendre.
  • Dans ce cas, fuyez !

A ces mots, James pris les quatre clefs puis il se mit face à l’œil et lui donna un violent coup de pied. Fermé et souffrant, il détacha ses griffes et disparu dans son sombre royaume. James courut de toutes ses forces hors du fond de la feuille pour revenir chez lui. Il ferma sa porte en jurant que pour la première fois, il avait rencontré un adversaire, un ennemi. Tandis qu’il allume les lumières de sa chambre, il voit une enveloppe posée sur son lit. Essoufflé par sa course, sa vision se brouille puis il y voit clair et distingue l’écriture de son logeur. Il ouvre la lettre sur laquelle était écrit une seule phrase : « s’il te plaît, retrouve moi et réveille moi ! ».

Garde fou, James, Romain Ravenel, les écarts, les écarts de james, james et cie, james & cie, james et compagnie, james et cie les écarts, james & cie les écarts, james et compagnie les écarts, dessin, illustration, personnage, personnage dessiné, poésie, récit, texte, folie,

Garde fou