La palette du regard

Hors de sa tanière – ou de son trou à rat pour celles et ceux le fréquentent – James, se senti guidé par la grisaille et le froid ambiant. Vous lui direz : James ! Habille toi chaudement car il fait frisquet et tu n’es pas bien en forme, ni très épais ! Pourtant, malgré vos recommandations vous vous trompez car sous ses allures d’errant, James – parfois – savait très bien où se rendre.

S’extirpant de son logement, il avait eu la subite envie de le quitter. Difficile pour lui de mettre le nez, l’œil, la main ou le pied vers des destinations inconnues car il reste un aventurier savant mais rarement improvisé. Néanmoins, James voulait percer et changer l’ordre établi de ses distances qui l’avaient menés trop loin et privé d’un incroyable ressenti – fort simple à priori – l’émotion. Très tôt, il avait entendu ce mot mais il n’en distingué pas le ou les sens. Souvent, il s’amusé à ce jeu de mot : « et ion le mot … ou alors, motion et quoi ?… ». Même sur la plus simple des compréhensions, il était irrécupérable voir incompréhensible aux yeux des personnes qui l’avaient croisées. Jusqu’au jour où il pris son œil en main pour s’y intéresser de plus près.

Etrangement, en utilisant cet organe plutôt que son cœur ou sa tête, il compris qu’un sentiment ou qu’une émotion avait une forme visible. Elle peut être délimitée, infinie, contenue ou incontrôlable mais qu’importe son aspect : son œil distingué une forme.

« Vois-tu chère lectrice ou cher lecteur, quand je regarde de plus près c’est un peu comme une vilaine tâche coriace qui reste… Une trace qu’on perçoit encore après lavage ou qui s’efface, tout dépend de la qualité de la lessive employée. ».

Telle était la courte parenthèse qu’il s’était autorisé pendant une soirée où il essayé de redéfinir le monde.

Bien qu’il soit vrai qu’elle s’entache, elle n’est pas une tache ! C’est une touche – comme la couleur que le peintre pose dès le premier coup de pinceau sur sa toile. Par la suite, libre à qui veut de lui donner une forme… En ce monde, il existe des peintres classiques et contemporains, il en est peut-être de même pour l’émotion ? Il y a différents styles ? Différentes écoles ? Au cœur de ses réflexions statiques, James pris conscience du problème : comment ou quoi répondre à ses questions ? Voici ce qui le poussa hors de la sanité de ses quatre murs pour affronter le monde et par extension, les autres, porteuses ou porteurs de « formes » étranges. Forcé de constater le froid, il découvrit un monde emmitouflé parmi des visages figés. Difficile de voir une première couleur même délavée – selon sa définition. Si l’œil – même fermé – est un scalpel, James se devait d’être chirurgien pour sa première incision.

Dans un paysage hivernal, la chaleur des mots s’évapore comme de légers nuages. Des personnes, hommes et femmes, s’agglutinent et s’amassent pour se tenir chaud. Ils se frôlent, s’effleurent mais ne se regardent pas. Une humanité se dessine mais James n’y trouve pas sa place. Mi dedans, mi dehors, son œil s’évade sur les corps et leurs maux, bons ou mauvais, exprimés ou retenus. C’est ici que se trouvent les formes qu’il recherche. C’est à travers les échanges, les premières rencontres où les choses établies, qu’un tableau composé de tâches se dévoilent sous ses yeux surpris.

Rouge. La passion, la colère, l’envie, le désir, la force. Une couleur répandue et permanente. Atténuée, nuancée, vive ou beaucoup trop dominante, il n’est pas étonnant de la comparer à une plaie. Une marque. Quelque chose d’inscrit au fils du temps et qui, après plusieurs lavages, disparaît difficilement. Rouge est le début. Rouge est la fin et l’éternel recommencement. C’est aussi l’insatisfaction, une couleur trop importante prenant le pas sur d’autres qui s’y grefferaient. Mélangée à d’autres, elle absorbe et domine ou se soumet mais garde toujours à l’esprit qu’elle constitue la base : celle qui tôt ou tard refera surface.

Noir. Couleur discrète. Nappe sombre. L’ombre projeté derrière ou devant soi. Reflet du double. Curieux miroir noirci dans lequel nous contemplons le vide ou le trop plein. Peine ou renaissance car ici, dans cette tâche, se noie les autres couleurs ou naissent les lumières qui prendront forme. Noir de peur ou noir du vide. Néant étrange planquer derrière notre paraître qui surgit dès que le vernis tombe. Noir attirant. Ton fatal qui envahi brusquement après le choc, la crainte. Derrière cette couleur, toutes les traces se dissimulent comme des enfants honteux peinant à exprimer leur joie.

Jaune. La chaleur encore bouillonnante d’un été qui se diffuse sur votre peau. Une lumière qui éclaircie les autres tâches, les rendant moins ternes et plus aimables au regard. Jaune, l’expression d’une chaleur et d’un contact, une couleur attractive et envoutante pour celles et ceux qui la contemple. Voici que pointe un soleil social, se rayonnement qui nous entraine pendant les rudes soirées d’hivers. Une perspective pour certain, une envie pour les autres face au bonheur affiché qui brule et touche les couleurs plus sombres. Un dégoût pour celui-ci, un espoir pour celui-la. Une vision que l’on touche du bout du doigt ou que l’on décide d’empoigner selon son bon vouloir.

Vert. Sans doute la plus informe, celle qui fait tâche comme un acide dégoulinant. Poison qui se pare d’une rare beauté pareil à cette nature que l’on aime toucher. Vert qui ronge. Vert qui s’étale lentement jusqu’à nous rendre malade. Vert de trop, vert de rage, vert trop plein, autant d’expressions qui se dérivent au grès des mots et la couleur que l’on répand hors ou en soi. Vert étrange qui comme une pomme se flétrie par l’usure du vent qui craquelle telle la vieillesse des nobles sentiments.

Gris. Entre deux qui ne sera jamais ni l’un ni l’autre. Un temps suspendu parmi les couleurs, une tâche qui ne peut se définir si ce n’est par le terme : aigri. Gris peut être la nuance comme le pire des enfers, une limbe aux allures de prison dans laquelle se dissout le tout mais aussi le rien. Grisaille laissant paraître l’ombre des premières noirceurs ou le blanc immaculé d’une feuille où naît un nouveau canevas. Poussière émotive jonchant le sol ou qui recouvre d’autres couleurs abandonnées, délaissées au profit d’une ruine qui s’installe puis nous guide.

James ne trouve pas de conclusion à ses recherches. Fidèle à lui même, il resta sur les rebords du monde. Face à tant d’éléments, il s’interroge tout en sachant qu’il faudra bien plus qu’une seule expédition pour comprendre ce qui l’anima à sortir. Le regard fixe, une crainte lui vient, un doute car si son œil est le peintre de ce qu’il décrit, qui – un jour – portera son regard sur lui ?

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