La piqûre de l’écrit

A l’abri du monde, dans son logement, James était face à un problème de taille : se mettre en récit. Pas simple – oui – d’autant plus pour une créature comme lui, qui n’est ni une personne ni « quelqu’un ». Il avait beau écrire et rarement connaître la panne, il se demandait où allaient ses écarts, ses textes plus ou moins brefs qui dessinés un canevas anarchique sur ce qu’il serait ou deviendrait. Difficile – se dit James – de se regarder objectivement sans s’embellir ou se noircir à outrance. Que faire ? Trouver quelqu’un d’extérieur ? Introduire du tiers ? Demander à son logeur ? Finalement quel intérêt… A quoi bon parler de soi car j’ai peu d’intérêt… Tout en se dévalorisant de plus en plus, il ouvre les fenêtres en espérant que la chaleur de l’ébullition de son cerveau disparaisse. C’est alors qu’un bruit fort étrange lui fit tendre l’oreille. Un « bzzz » ou un « brrr ». A première écoute, on dirait de vulgaires insectes venus encombrer l’extérieur dans l’unique but de le détourner de ses pensées. Quelle bêtise que ces êtres volants que James aime claquer ! S’en est trop, il est hors de question de subir leur invasion. Il se prépare à sortir de chez lui, tout en songeant à la future plainte qu’il adressera à son logeur sur ce laisser-aller. La plupart du temps, qui dit bestiole dit jardin mais la pauvreté – ou l’inexistence – de celui de James effacé cette possibilité. Lui vint une question : ai-je déjà cultivé quelque chose qui pourrait les attirer ? La réponse était un trou noir, il n’avait aucune idée ni mémoire d’avoir fait germer une flore quelconque. Pourtant, le bourdonnement était bien présent, il fallait donc s’aventurer au-delà de ses connaissances.

Au loin, James commence son aventure en prenant un long couloir étroit fait de roches. La pierre est grise, ancienne et effritée. Dès qu’il y pose la main, il frotte ses doigts pour en enlever la poussière. Il fait sombre. La seule source de lumière est son briquet. James avance prudemment car on ne sait jamais, il y a peut être bien pire que des volants. Il peut craindre les rampants mais il leur porte une affection particulière. Une araignée, un milles pattes, un cafard, voilà des bêtes plus utiles que les guêpes et les moustiques. Cependant, il ne pèsera pas lourd face à un monstre de ses profondeurs. A cette idée, il tremble et accélère le pas. Au bout du couloir se trouve une grande salle éclairée par quelques flambeaux. Il distingue des escaliers qui le poussent à traverser. Marche après marche, il gravit le fond de la salle puis débouche sur une nouvelle entrée intéressante. Face à lui se trouve une arche gravée, elle conduit vers un trou dont il ne voit pas le fond. Puisqu’il a toujours deux briquets, il en jette un pour sonder l’abysse mais aucun son ne lui revient. Dois-je plonger ? Se dit-il. En se retournant vers l’arche, il observe d’étranges symboles ressemblant à des insectes. En parcourant les hiéroglyphes, il remarque que chacun d’eux fait une activité. Un parle tandis que l’autre porte des objets. Un autre dessine et celui d’à côté semble creuser. Est-ce que les tréfonds cachent une énigme ? Pensa James à voix haute, tout en se frottant le menton pour se donner l’air pensif. Il n’a jamais aimé ce qu’il ne peut pas résoudre. Des réponses seront au fond du trou. Il respire profondément et décide de sauter. La chute est interminable et l’idée de se faire mal à l’arrivée commence à le frôler. Soudain, dans la pénombre, il atterri sur quelque chose qui file à vive allure. Il ne voit rien et sent qu’un vent fort le décoiffe quand tout à coup, le sol se fait sentir. Heureusement, James est sain et sauf. Armé de son briquet, il regarde le trou au dessus de lui. C’est incompréhensible, comment a t-il pu survivre à une telle chute ? Un coup de chance ou l’intervention d’autre chose – qui sait.

L’air est humide et quelques gouttes d’eau ruissellent le long des murs. Une mousse épaisse et verte jonche les pierres. James se dit qu’il ne doit pas être loin d’un nid car plus il avance, plus les bruits d’ailes s’accentuent. Plus loin se trouve une grande porte, il tend l’oreille et entend le vol de plusieurs insectes. Il entre mais à sa grande surprise : il n’y a rien. Pas de bruit, aucun « bzzz » mais au sol se trouve des piles de feuilles griffonnées. Des brouillons d’histoires, des notes et des poèmes étranges, qu’est-ce donc ? Quelle est cette pièce ? James connait quelques recoins de son monde mais il n’avait jamais entendu parler d’un endroit pareil. Tandis qu’il avance sur les milliers de feuilles qui bruissent sous ses pieds, il tombe nez à nez avec un crayon laissé là, à l’abandon. Il se penche, le prend puis reconnaît qu’il s’agit du sien. Cette aventure devient de plus en plus farfelue. Tout à coup, le crayon se tord comme un ver, des ailes sortent de celui-ci puis il tournoi autour de la tête de James. Soudain, les feuilles bougent. D’autres crayons, les mêmes, s’échappent et volent pour former une nuée, un essaim sur le plafond. James n’en croit pas ses yeux. Les crayons foncent sur lui. Il les esquive de peur d’être piqué mais les crayons préfèrent se précipiter vers les feuilles pour les empaler. Ils les percent puis filent comme le vent vers les murs pour écrire. L’écriture est nerveuse, indigeste et rapide. James n’a pas peur, il attrape une feuille et un crayon au vol. Il tente de maîtriser l’animal qui se tortille. Il écrit une ligne puis deux qui racontent un petit récit. A ce moment précis, l’essaim crayonné s’arrête. Les mines se tournent vers James qui craint d’avoir fait une erreur fatale. Les insectes-crayons s’approchent dangereusement. Il s’arrête d’écrire et prend conscience qu’il n’y a pas d’échappatoire. Ensemble, les crayons fondent sur lui pour le piquer. Quatre, cinq, dix puis vingt, James se tord de douleur sous les coups des dards-mines répétés. Le souffle lui manque. Sa vue se trouble. Il perd l’équilibre, tombe et git inconscient parmi les feuilles.

En sueur, James se réveille en sursaut. Il est chez lui, sur son lit. Son premier réflexe est de toucher ses bras couverts de points rouges. Cette aventure était donc vraie ! Sur sa table se trouve une crème pour atténuer la douleur. Son logeur avait du passer pour lui donner ce médicament. Qui m’a sauvé ? Comment suis-je rentré chez moi ? James est encore troublé de sa découverte : un monde peuplé de créatures dont il ignorait l’existence et le but. Il songeait à l’agressivité des crayons et l’acte qui les avaient provoqués. Par chance, James a conservé la feuille où quelques lignes sont écrites. En les relisant, il s’aperçu qu’il n’écrivez pas une histoire mais quelques mots sur lui. Serait-ce possible que parler de lui soit si douloureux et surtout si punitif ? Est-ce que ces insectes assurent la permanence des brouillons de toute une vie ? Ou est-ce autre chose : est-ce que quelqu’un à élever ces cruelles et vilaines bêtes pour que le récit se limite ?

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La piqûre du récit