J’avais dû quitter précipitamment un pays troublé sans pouvoir embarquer ma valise. Je pensais qu’elle serait acheminée à mon domicile car j’avais pu crier mon adresse à mes amis restés à l’aéroport alors que je courrais vers l’avion qui m’attendait pour décoller vers Londres.

C’est en partant deux semaines plus tard, pour une autre destination, que je découvris, collé au dos de mon passeport, le code barre de ma valise toujours absente : élément indispensable pour pouvoir la localiser. Après plusieurs tentatives infructueuses auprès de la compagnie qui m’avait transporté et profitant d’un atterrissage à Luxembourg à mon retour de Lisbonne, je me rendis à un bureau dont tout indiquait qu’on y traitait les réclamations afférentes aux bagages manquants ou autres désagréments.

Vingt et un jours s’étaient écoulés entre mon départ précipité de Tel Aviv et cet instant où j’allais m’adresser à un employé de l’aéroport de Luxembourg. Vingt et un : c’est le délai au-delà duquel un colis, une valise ou toutes autres choses si elles ne sont pas réclamées sont  considérées comme abandonnées et par conséquent détruites. Durant cette période j’avais eu le temps de passer par des phases d’espoir et de découragement. J’avais même imaginé la perte définitive de tout ce qu’elle contenait. Si les images du monde, avec ses cortèges de populations fuyant devant les vainqueurs du jour ou ces autres, cherchant dans les décombres ce qu’ils pourraient récupérer après le passage des missiles, me faisaient relativiser la peine due à cette perte, le sentiment n’en était pas moins tenace et me donnait l’occasion de réfléchir une fois de plus – mais cette fois-ci de manière peut-être plus tangible – à la fragilité de l’édifice qu’on appelle la vie.

Une petite barbe, un front qui commence à se dégarnir, des lunettes en écaille noires et le visage un peu rond : l’homme derrière son comptoir écoute calmement le début de mon histoire tout en jetant un œil sur le dos de mon passeport que je lui montre pour appuyer le récit de mes aventures. Je continue mes explications mais il a déjà saisi les identifiants de ma valise puis m’interrompt et m’informe. Elle est toujours à Londres. Les quelques paroles, qu’il prononce avec un léger accent, la conversation en luxembourgeois  avec son collègue et les messages adressés en anglais à la compagnie londonienne me procurent un étonnant sentiment de sécurité. Après trois semaines de refus, de mails sans réponses, de  téléphones en attente, de personnes peu scrupuleuses, de renvois en bureaux et de mines qui vous laissent peu d’espoir – d’un air de dire « vous vous êtes fourré dans une drôle de galère » – je rencontre soudain quelqu’un qui, sans même que je lui demande, envoie un message à ses homologues anglais : fournissant ainsi tous les renseignements pour qu’ils expédient ma valise à l’aéroport du Luxembourg. Une personne si merveilleusement humaine qu’elle donne envie d’écrire.

C’est sans doute après avoir fait l’objet de ce type d’attentions, après avoir vécu ces heureuses expériences, que des millions de personnes ont pu dire « j’aime » les italiens, les suisses, les hollandais, les bretons, les japonais, les tunisiens, les américains,… et que d’autres, souvent les mêmes, vivant des expériences malheureuses, se sont dits : « je déteste les… ».

Inclut-on les habitants d’un pays quand on dit qu’on aime celui-ci ? Pour ma part, je peux ressentir sans difficulté un amour plus ou moins fort pour tel pays, l’assumer, mais sans que celui-ci y inclut les habitants. J’ai aimé et j’aime toujours New York mais que dire des new yorkais sinon qu’ils existent sans doute – ou pas, me dirait un disciple de Guillaume d’Ockham qui s’ignore – mais que cette existence m’indiffère complétement alors que l’existence de Paul Auster dans son appartement de Brooklyn me concerne entièrement et me ravit. Comme me ravit tout autant l’existence de cette personne à l’aéroport de Luxembourg. On ne devrait jamais cesser de revenir sur la querelle des universaux. Des années que je tourne autour, il serait temps que je m’y mette sérieusement. Pour ce voyage Alain de Libéra sera mon guide. Mais je m’égare… revenons à ma valise.

« Poser ses valises »… Je n’y étais pas encore tout à fait mais après la rencontre avec cet aimable polyglotte, qui confirmait mon goût pour la « Heimlichkeit », j’avais à nouveau bon espoir de pouvoir, dans quelques jours, donner tout son poids à cette expression qui résonne désormais étrangement à mes oreilles.

Quelques jours ? – Non. Je n’eus pas à attendre si longtemps. Le lendemain je rendis visite à ma tante, comme je le fais d’habitude après un retour de voyage. Ouverture des portes du garage. Un regard sur la pelouse et les plantes grasses de l’allée avant la montée d’escalier. Baisser le son de la radio pour que nous puissions échanger quelques paroles. Je prépare mon thé. Ma tante assise dans le salon attend que je m’installe. « Tu ne nous amènes pas l’beau temps. Oh ici ça tombe comme ça depuis une semaine et ça n’va pas s’améliorer avant l’week end… ». Ce rituel de retour – que n’aurait pas manqué d’analyser un Van Gennep au mieux de sa forme – j’y suis habitué et lui aussi a quelque chose de rassurant. Je sais que les questions, très lapidaires, portant sur le voyage, viendront plus tard, au moment du repas ou plus fréquemment le lendemain au petit déjeuner. J’ai mis du temps à comprendre cette délicate science du différement. Je l’ai si bien intégrée maintenant que la séance de remise des cadeaux peut intervenir un à deux jours plus tard ! Après la proxémie pourquoi pas une « différementologie » pour analyser tous les comportements d’attente, de différement, de rétention… « Ce n’est pas sérieux ? » – Si ! Bon, d’accord, mais à condition de la placer sous le haut patronage de celui qui n’a pas manqué de rappeler que l’amoureux c’est d’abord quelqu’un qui attend auquel cas, mieux qu’une science, on pourrait tenter d’écrire un jour les fragments du discours de l’attente…

En attendant cet opus, c’est le discours de ma tante qui fut interrompu par la sonnerie du téléphone. Nous venions à peine de nous installer dans les fauteuils du salon pour poursuivre sur des conditions relatives aux masses d’air chaud du Sud qui rencontraient des vents froids venus du Nord – à moins que ce ne soit l’inverse, je ne sais plus.

Je décroche. « Allo ! Mr… ! Votre valise vous attend à l’aéroport de Luxembourg ! ».

Elle m’attendait, et c’est ainsi que me vint l’idée d’écrire les « contes de la valise » dont je livre ici la première partie du début de l’introduction du récit-cadre… un commencement, un geste de commencement, le commencement d’un geste.

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