L’oeil crève coeur

James avait fait son trou dans la tête de son logeur. Depuis plusieurs années il déambulait entre les images du monde et les idées qu’elles suscitent. Tout ce qu’il observait à travers l’orbite de celui qui l’héberge, se répercutait sur lui et parfois, il se demandait : pourquoi mes murs ont changé de couleur ? Pourquoi la lumière s’est éteinte ? Mais surtout : pourquoi l’encre de mes plumes noircit comme un goudron qui recouvre et étouffe toute innocence ?

James savait que pour trouver des réponses à ces questions il lui faudrait voyager au-delà de ses murs et de sa bibliothèque d’instants volés. Incapable d’écrire distinctement, comme il savait pouvoir le faire, confronté à l’opacité de ses encres, il entreprit de s’éloigner, loin du regard de son créateur.

Sans véritable destination, James descendit dans les abysses de la chair pour y découvrir un monde des plus surprenant. Face à lui plusieurs voies conduisaient vers des parties peu visitées de l’être. Ces longs corridors couverts de secrets avaient chacun leur singularité. Le sol de l’un semblait fragile comme du cristal, tandis qu’un autre était un marécage où l’air en surface exhalait une odeur acide nauséabonde. Celui qui attira son attention était un tunnel dont les parois étaient enduites de liquides noirs, bleus et blancs. Après quelques moments d’hésitation James finit par emprunter cette voie aquatique.

Il perd pied et se retrouve trempé jusqu’à la taille. Ses mains au contact de l’eau mélangent les formes et les couleurs qui s’associent pour former une composition abstraite du plus bel effet. La pression des eaux ralentit ses pas. Il s’enfonce de plus à plus jusqu’à ne plus sentir le sol ferme. Soudain, n’ayant plus pied, le courant l’emporte violemment sans qu’il puisse opposer de résistance. La vitesse l’étouffe. Son corps frêle est enveloppé puis projeté dans toutes les directions. La parcelle de conscience qui lui reste encore lui permet juste de regretter sa décision. Pourquoi s’est-il éloigné ? Il ne voit plus rien, il n’entend plus rien, il ne ressent plus rien. Tout à coup, la sensation d’une chute de plusieurs mètres l’envahit. Après un court instant d’inconscience, il respire à nouveau à la surface et remercie sa fragile expérience de nageur.

Portant son regard aux alentours, il finit par apercevoir une île où il distingue vraisemblablement… une chapelle !

L’édifice est étrangement tortueux. Les tours gondolées et la difformité des vitraux laissent entrevoir des dessins entremêlés. James ressent une très forte attraction qui l’envahit tout entier. Il ouvre les portes de l’enceinte. Lourdes et épaisses, elles grincent puis dévoilent progressivement un décor majestueux. Des bancs de bois et des candélabres regorgeant de cire sont disposés de telle sorte qu’ils invitent au recueillement, au repos, attitude et état auxquels James se laisse aller. Après quelques minutes, il se met à explorer du regard cette bâtisse. Parvenu à l’extrême fin il discerne vaguement une ombre épaisse. Il détourne alors son regard vers les vitraux qu’il avait entre aperçus plus tôt.

Sur chacun d’eux on pouvait voir des couples, un homme et une femme, dans des scènes de la vie ordinaire. L’homme était toujours le même, seule l’expression de son visage changeait : heureuse, triste ou colérique – peu importe- tout était figé dans le verre. Comme absorbé par les dessins, James est soudain interrompu par ce qui ressemble à un tremblement de terre ! Le sol vibre, la poussière se soulève, le verre des vitraux se trouble. James tente de rassembler ses esprits pour fuir mais il ne le peut pas .Il se cache sous un banc. Un bruit assourdissant emplit l’espace, il sort alors de sa cachette, court à toutes jambes, ne sachant où aller quand brusquement… les secousses diminuent, s’estompent puis finissent par disparaître.

Dépassé par l’énormité de ce qu’il découvre, James se retrouve face à un cœur géant qui flotte comme en lévitation. Passé le choc de la surprise il se dit que connaissant la singularité de son logeur, il n’y a rien détonnant à trouver cet organe proéminant enfoui dans les tréfonds du corps. Prudemment, il s’approche de la masse rouge et blanche, en effleure la paroi ce qui déclenche immédiatement une grosse pulsation. Cette réaction spontanée le ramène à la secousse qui l’avait fait trembler auparavant.

Redevenu inerte, l’immobilité du cœur l’inquiète. Il panique et décide d’y mettre les deux mains mais à peine l’a-t-il effleuré, qu’en son centre il s’effrite et découvre une plaie béante où ne règne que le vide. James ne comprend pas … Qu’ai-je fait ? Que suis-je censé comprendre ? Pendant qu’il cherche à se calmer, il voit qu’un œil – et pas n’importe lequel – s’est glissé dans la plaie. James le connaît bien , c’est celui de son logeur. Le regard tendu vers l’horizon, il est comme perdu. Face à l’étrangeté de la situation, James s’assoit en pensant qu’il n’y a plus qu’à espérer que quelque chose se produise, que quelque chose arrive, une chose qui ne dépendrait plus de lui.

Assoupi, il se réveille en sursaut secoué par une nouvelle pulsation qu’il ressent immédiatement comme différente des autres. Dans le cœur battant, l’œil pivote et se tourne pour observer les vitraux. Soudain des larmes bleues comme une fontaine s’écoulent et parcourent sa membrane pour s’écraser au sol. Une fine marée commence à recouvrir les pieds de James puis elle progresse vers un des vitraux. Comme un breuvage indispensable à leur existence, les scènes semblent boire les larmes et se mettent en mouvement. Pour la première fois, comme dans un théâtre ou au cinéma, James voit des souvenirs qui s’animent devant lui.

« Absorbé, pensif, l’homme est assis, le poing appuyé sur son menton et le regard dans le vide. Chez lui tout semble contenu, retenu, prêt à se vider. La position de son corps indique une tension due à la pression accumulée avant l’ouverture des vannes. Malgré les mots qui cognent dans sa tête, les phrases qu’il répète en boucle, les attentions tendres qu’il ressasse, le flot de larmes espéré qui ne viendra pas… Seule, une goutte finit par s’échapper, elle chute, une unique larme qui provoque le fermeture d’un œil qui – si il pouvait parler – dirait : « ressaisis toi… ! »

James se détourne de ce qu’il vient de voir pour contempler l’œil du cœur qui, comme dans la scène, laisse s’écouler des pleurs sans la moindre tristesse. « Quelle chose étrange » se dit-il tandis qu’une autre scène se présente à lui.

« Une nuit, l’homme marche d’un pas rapide, le regard fixe sur les pavés. Il a beau tenter de se concentrer, ses yeux le trahissent. Derrière lui, une femme l’interpelle. L’homme se retourne et son regard qui s’illumine trahit sa fébrilité. Une discussion s’engage. Les yeux cherchent à pénétrer l’expression qui dévoilera l’émotion que les mots peinent à formuler. Deux corps statiques qui s’appellent et qui résistent. Pourquoi les yeux sont-ils le miroir de ce que nous ressentons ? Les mots fuient comme les larmes qui voudraient sortir. Les mots comblent un vide ou marquent le début d’une belle chose qui se dessine. »

James revoit les peines et distingue les mots des conversations passées que l’écho des murs fait éclater. L’œil du cœur se contorsionne pour stopper un flot continu mais plus il s’agite, plus la couleur des eaux change et ce monde aquatique bleuté se mue peu à peu en une marée noire et épaisse dont il peine à s’extirper. Pris au piège. Des vitraux plus sombres gonflent leurs veines et se remplissent de ce sombre liquide.

« Voici le portrait d’un homme déformé par les cris qui l’assaillent. Dans cette chair, un théâtre des illogismes se rejoue inlassablement tandis qu’un directeur diabolique vocifère ses indications. Tout s’entrecroise, tout se mêle. Dans des scènes aux émotions déréglées ça hurle de douleur et de rage tandis que l’air s’épaissit en un amas de nuages noirs. L’orage éclate, une pluie sombre comme la nuit s’abat pour noyer les comédiens qui rient de leur prochaine asphyxie. L’étanchéité et les protections se fissurent pour laisser pénétrer un liquide qui n’attendra qu’une étincelle pour faire éclater l’incendie. L’œil tente de se contrôler mais ne peut que constater les dégâts tandis que des larmes de goudron apparaissent… »

Troublé par ce tableau, James observe le cœur géant, un organe presque amorphe, ni-vivant, ni-mort. A sa surface perlaient des goutes qui tombées au sol avaient engendré ce magma. Péniblement, James s’extirpe des eaux compactes et commence l’escalade pour retrouver son logis : cet œil dont, aujourd’hui, il avait appris la dualité. Arrivé à destination, il glisse dans la plaie et se retrouve chez lui.

Epuisé par son périple, James s’installe à son bureau. Il contemple l’encrier resté à sa place.

Il avait enfin compris l’opacité de sa plume et l’encre qui l’avait nourrie.

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